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vendredi 26 juin 2015

Un autre bilan d'étape

Ce texte fait écho à un autre, Bilan d'étape d'un parcours marginal, qui se voulait une réflexion sur notre expérience d'éducation à domicile.

Mes filles, qui ont maintenant 18 et 20 ans, ont terminé leur première année de Cégep. Chez nous, la dernière année en aura été une de transition et d'adaptation, car elles n'avaient auparavant jamais fréquenté une institution scolaire. Je me demande parfois pourquoi nous avons choisi d'assumer l'entière responsabilité de leur éducation. Je comprends que la tâche des parents dont les enfants vont à l'école n'est pas moins grande et que somme toute, le simple fait d'être parent est en soit une grande responsabilité. 

Mais qu'est-ce qui a bien pu motiver mon choix d'assumer le rôle de tuteur et d'ainsi renoncer à une carrière? Ce que je
sais, c'est que la décision s'est prise année après année basée sur un mouvement intérieur, une impulsion. Je crois que le choix d'éduquer ses enfants à la maison, s'apparente au désir d'avoir des enfants. Cela s'explique mal, on sait que ce sera beaucoup de travail et de sacrifices, mais on répond à cette impulsion de prendre soin et de transmettre chacun à sa façon.

C'est donc une nouvelle étape qui s'est amorcée pour notre famille, car auparavant, les filles ne s'étaient jamais assises sur un banc d'école. Nous avons fait ce que nous appelons au Québec l'école à la maison ou ce que nos voisins du sud appellent le "unschooling". Nous n'avons calqué ni la méthode ni l'horaire de l'école. Elles ont appris ce qu'elles avaient à apprendre sans devoir ni leçon, au rythme de leur intérêt. C'est un peu comme on procèderait pour faire un bon repas. On regarde les ressources disponibles et on ajuste les assaisonnements au fur et à mesure selon notre goût.

Nous avons été riche de temps passé ensemble. Nous avons pris le temps de jardiner, de respirer le parfum des fleurs. J'ai leur ai beaucoup lu d'histoires à voix haute et ce bien passé l'âge où l'on sait lire seul. C'était un temps pour s'émouvoir de la beauté des personnages ou de la finesse de l'écriture. C'était une pause, on faisait fi des aiguilles de l'horloge. Nous étions complices au fur et à mesure de toutes les péripéties et les questionnements des personnages. Nous nous mettions dans leur peau et nous profitions, en quelques sortes, d'une partie de leur vécu. Nous gagnions ainsi un peu plus d'expérience de vie par ricochet. En ayant plus de temps libre que si elles étaient allées à l'école, elles ont pu approfondir des intérêts qu'elles avaient. Elles ont investi beaucoup de leur temps dans des projets artistiques et elles se sont aussi intéressé, entre autres, à l'écologie, à l'alimentation et à l'herboristerie.

Toutes petites, j'ai passé plus de temps auprès d'elles pour l'apprentissage de la lecture. Puis, avec le temps elles sont devenues plus autonomes et je me suis consacrée davantage à mes projets personnels. La transition vers le Cégep s'est donc
fait de part et d'autre graduellement au fil des ans, pour elles comme pour moi. Sans vraiment s'en rendre compte, nous nous étions préparées à ce passage dans les années précédentes. Le système scolaire, lui par contre, n'avait pas prévu le coup et ne s'était pas préparé à leur arrivée.

Les filles font partie des premières cohortes de jeunes éduqués à la maison qui intègrent les établissements d'éducation post-secondaire. Leur arrivée a suscité intérêt et curiosité. Arrivées au Cégep, au début de l'année scolaire elles se faisant souvent demander d'où elles venaient. Elles passaient pour des immigrantes, ce qui d'un point de vu académique, n'était pas faux puisqu'elles étaient de nouvelles venues dans le système. Ils cherchaient à comprendre la différence qu'ils percevaient. Je crois qu'il y a une certaine culture dans les écoles; une mode vestimentaire, des expressions, un style d'approche qui laisse une certaine empreinte que les filles n'avaient pas, ce qui n'a pas empêcher leur adaptation, ni leur intégration.

Le personnel enseignant, de même que l'administration, ne savaient pas trop comment procéder avec leur dossier. Lorsqu'elles ont décidé de s'inscrire au Cégep, il y a eu un certain processus à respecter. Elles se sont inscrites d'abord à l'école aux adultes pour être éligibles à la passation des examens en vu de l'obtention du diplôme d'études secondaires. Je salue sincèrement la coopération exemplaire du personnel enseignant qui a su s'adapter à notre situation particulière. Il y avait en tout une trentaine d'examens à passer tout en s'assurant de respecter les délais d'admission du Cégep. Les professeurs étaient un peu sceptiques au départ. Il faut comprendre que ce n'est pas leur clientèle habituelle. Après un certain temps, ils ont constaté le sérieux de la démarche pour les filles et devinrent même disposés à accélérer le processus avec des mesures exceptionnelles. Ils me donnaient l'impression d'être prêts à s'investir dans une mesure égale à celle des élèves.

Quand je réfléchis au chemin qu'on a parcouru, ce que je trouve le plus rassurant c'est que malgré une bureaucratie parfois lourde, il y avait des gens qui étaient présents et généreux au point de fournir des efforts pour assouplir les protocoles. Je me demandais si parmi tous les formulaires et les petites cases, il y avait suffisamment de bienveillance et de souplesse dans notre système pour accueillir et accompagner des jeunes talentueux mais sans papier. Notre expérience m'a permis de constater que dans le milieu scolaire, le personnel enseignant s'est avéré très enthousiaste et prêt à s'investir pour nous aider à relever le défi.

Ce qui fait de notre aventure un succès à mes yeux, c'est d'avoir pris plaisir à partager notre quotidien en famille et que notre curiosité et notre joie d'apprendre aient été préservées. Les souvenirs sont précieux, mais c'est sans équivoque l'évolution de notre relation qui a le plus de valeur, qui s'avère un trésor inestimable à chérir et à entretenir pour le reste de la vie. Et le père dans tout ça? Il a toujours fait partie intégrante du projet, il était témoin et complice de nos explorations. Il revenait du travail dans une maison où il faisait bon vivre. Il pouvait s'investir à son travail  en sachant qu'il y avait de la joie dans la maisonnée. Notre commun accord et le bien-être de chacun a été la pierre d'assise de notre projet.

Ce qui m'attriste dans ce bilan que je fais de notre parcours, c'est que ce soit, au regard de certains, la performance scolaire qui soit venue valider notre choix d'avoir éduquer nos filles à l'extérieur des institutions scolaires. Pourtant, l'aspect académique de notre projet de vie n'a été qu'une infime composante de notre expérience. Je pense aux familles qui ont des enfants qui ont des troubles d'apprentissage, les résultats scolaires n'étant pas représentatifs de leurs efforts, leur parcours n’est parfois pas reconnu à sa juste valeur. Je me réjouis tout de même de penser que nous ayons fait bonne presse à l'école à la maison, de démontrer que des jeunes peuvent être à la fois non scolarisés et très bien éduqués.

Maintenant qu'elles ont intégré le système scolaire, ai-je le sentiment du travail accompli? J'ai l'impression de les avoir menées à bon port. Concernant leur cheminement scolaire, elles ont très tôt été aptes à assumer elles-mêmes le choix de l'école à la maison, mais je demeure tout de même l'instigatrice du projet. En ce sens, j'éprouve un certain soulagement à leur remettre symboliquement à chacune le flambeau. Ai-je des regrets? J'aurais pu regretter d'avoir sacrifier la possibilité d'une carrière et d'un salaire. Mais, la vérité, c'est que je ne regrette aucunement d'avoir investi mon temps et mon énergie dans ce projet familiale, même si à certains moments le choix était difficile. Il y a inévitablement des remises en question et des ajustements.

Je ne voudrais pas faire l'apologie de l'école à la maison. Toutes les familles sont différentes et l'équilibre et l'harmonie s'acquièrent de diverses manières pour chacune. Pour notre famille, c'était un parcours qui nous convenait. Ce que je crois néanmoins, c'est que le fait de s'investir et de s’'engager au sein de notre famille n'est jamais un regret que l'on porte dans son cœur en vieillissant, mais que l'inverse se peut.

2 commentaires:

  1. Merci de tenir ce blogue! J'apprécie d'avoir cette chance de te lire ainsi que de voir ces créations que tu portes! Il y a toujours matière à réflexion et à inspiration! Encore merci!
    xxx

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  2. Merci Emmanuelle! Tu es très encourageante! C'est toujours agréable d'avoir un écho à ce que l'on partage.

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